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    L’énochien

    L’énochien, ou « Langage des Anges », est une langue occulte ou angélique supposée, possédant son propre alphabet, découverte dans les carnets de note des occultistes et alchimistes anglais John Dee et Edward Kelley, au XVIe siècle.
    S'il est communément admis que l'énochien est une langue inventée de toutes pièces, pour certains[réf. nécessaire] elle aurait toujours existé: ce serait la langue parlée par les anges, la langue unique des hommes avant la Tour de Babel. Elle aurait été, d'après Kelley, « citée par les entités énochiennes » et utilisée par Adam pour nommer les choses et les êtres qui l'entouraient.
    Le nom énochien est construit sur le nom d'Hénoch (de l'hébreu: חֲנוֹךְ, Standard Khanokh Tiberien Ḥănôkh signifiant « initié »), aussi transcrit Enoch, le 7e patriarche, père de Mathusalem, d'après la Genèse, à ne pas confondre avec son homonyme fils de Caïn. Il lui est attribué un récit biblique apocryphe appelé le Livre d'Hénoch, dans lequel est décrit sa visite du Paradis.

                                                    



    John Dee

    John Dee est une des plus importantes figure de son époque, connu pour ses travaux en mathématiques (il a occupé un temps un poste à la Sorbonne où il donnait des cours sur Euclide et sur la géométrie), en cartographie, astronomie, astrologie (il fut l’astrologue de la reine Elizabeth après qu’elle lui a demandé de déterminer le jour le plus favorable pour son couronnement, et il lui donna également des cours d’astrologie), cryptographie, etc.
    Les biographes (anglosaxons) de John Dee mettent en lumière qu'il aurait conseillé à la reine Elisabeth Iere d'investir sur la marine, partant de l'hypothèse qu'elle serait l'avenir stratégique de l'Angleterre.

    Sa bibliothèque, qui fut incendiée peu avant sa mort, était l’une des plus riches d’Angleterre, et de nombreux savants venaient la visiter. Dee était par-dessus tout fasciné par les mystères et les sciences occultes, en particulier par la légende d’Enoch qui fut enlevé au Ciel et eut la grâce de voir la Divinité en face et d’obtenir toute sagesse et connaissance, légende qui fut à l’origine de l’apocryphe Livre d'Hénoch racontant comment les Anges descendus parmi les hommes leur ont enseigné les secrets de la Magie (de cette légende dérive le nom de magie énochienne, que Dee appelait simplement Magie Angélique).


    Edward Kelley

    Edward Kelley (nommé parfois Edward Talbot) est un mystérieux personnage qui jouit d’une réputation sulfureuse. Il est décrit comme un nécromancien, auteur de quelques traités d’alchimie, et aussi comme un voleur (ce qui lui aurait valu, d’après la légende, de se faire couper les oreilles). Il frappe à la porte de Dee en 1581 avec un mystérieux livre sur la transmutation des métaux en or (le mystérieux Livre de St Dunstan), et avec un échantillon de poudre rouge qu’il prétend être de la poudre de projection. Ses qualités exceptionnelles de médium ont tôt fait de convaincre Dee d’utiliser ses services.

    À cette époque, Dee avait déjà commencé ses expériences de clairvoyance au moyen d’un cristal, procédé très répandu à l’époque et qu’on retrouve dans de nombreux traités de magie et grimoires de sorcellerie. Tout seul dans un premier temps mais avec peu de succès (il avoue lui-même être un piètre médium), puis en faisant appel à des médiums, le dernier avant Kelley étant Barnabas Saul.

    La collaboration

    C’est le début d’une collaboration qui durera jusqu’à 1589, date à laquelle les deux hommes se séparent, Kelly restant à Prague à la cour de l’Empereur Rodolphe II et où il meurt en essayant de s’échapper de la prison dans laquelle il était enfermé pour n’avoir pu réaliser la transmutation des métaux en or, Dee retournant à Mortlake en Angleterre après un périple à travers toute l’Europe. Il tente d’initier son fils Arthur Dee à la voyance, mais celui-ci n’égalera jamais Kelley. Accusé de sorcellerie, il trouve refuge auprès du roi Jacques Ier, et meurt dans une extrême pauvreté en 1608 à l’âge de 81 ans.

    La méthode par laquelle ce système a été « révélé » est extrêmement simple : Dee s’asseyait à sa table de pratique, aux côtés d’Edward Kelley, et notait toutes ses conversations avec les esprits dans ses journaux, pendant que Kelley décrivait tout ce qu’il voyait, entendait et ressentait. Une partie de ces journaux nous est parvenue et est à la base de la Magie Enochienne telle qu’on la connaît actuellement. Parmi ceux-ci, ceux publiés par Méric Casaubon en 1659 dans le célèbre « A true and faithful relation of what passed for many years between John Dee (A Mathematician of great fame in Queen Elizabeth and king James their Reignes) and Some Spirits » (Un récit véritable et fidèle de ce qui s’est passé pendant des années entre John Dee (un mathématicien de grande renommée sous le règne de la Reine Elizabeth et du Roi James) et certains Esprits) ont servi de base pour le système magique développé par l’Ordre Hermétique de la Golden Dawn.

    La première partie (1581-1583) est moins connue mais pourtant indissociable de la seconde. Elle est restée manuscrite jusqu’à récemment, et des copies sont désormais disponibles sur le web, ou dans le Livre de Joseph Peterson John Dee’s Five Books of Mystery.


    Éléments

    La Magie énochienne est difficilement comparable aux divers courants magiques existants à l’époque de Dee ou actuels. Elle se base sur des Talismans complexes et des Tables de caractères d’où sont tirés une multitude de noms d’esprits.

    Les premiers manuscrits de Dee décrivent le matériel necessaire à la pratique : une table de pratique sur laquelle est posé un pantacle en cire (le sigillum Dei Aemeth) ainsi que des répliques miniatures de ce pantacle sous les pieds de la table; le Sigillum Dei Aemeth supporte la pierre de voyance ; viennent ensuite un jeu de draperies en tissus nobles recouvrant ces artefacts, destinées à canaliser la force émanée du Sigillum. les diverses figures ornant cette table, ainsi qu'un anneau en or, réputé être l'Anneau de Salomon, devaient être portés lors de toutes les invocations. A noter que l'Anneau est fort différent de celui décrit par la tradition hébraïque : le "nom secret de Dieu" en hébreu est "HUHI", tandis qu'en énochien c'est "PELE", dont les lettres sont entrelacées avec un motif grossièrement cruciforme.

    Les manuscrits de Dee comportent également plusieurs tables de caractères, on peut citer :

        * la Table de Nalvage (nommée d’après le nom de l’Ange qui a révélé cette Table)
        * la Sainte Table (sorte de super-plan de travail placée sur l'autel, sous le Sigillum Dei Aemeth)
        * le Médaillon Saint dont la révélation a failli tourner à la magie noire si l'un des Anges n'était pas intervenu
        * la Grande Table de la Terre avec ses 4 Sceaux et ses innombrables hiérarchies
        * les 7 « insignes de la création » (leur symbolisme rappelant la création du monde telle que décrite dans la Génèse)
        * 7 Tables de 42 Ministres aux ordres de 7 Princes, eux-même gouvernant sous l’autorité de 7 Rois (cette hiérarchie étant appelée Heptarchia Mystica),
        * ainsi que les Sceaux magiques de ces 7 Rois et 7 Princes.


    Il existe également tout un manuscrit, intitulé Liber Sextus et Sanctus ou Liber Loagaeth, constitué de 49 Tables de caractères, dont le sens est jusqu’à présent inconnu. Le détail de cette révélation particulière se trouve dans les Liber Mysteriorum, en particulier les Quintus et Sextus.
    Il semble que ce manuscrit, peu exploité en pratique magique, recèle des informations linguistiques intéressantes traitées dans l'article énochien.

    Le plus connu des éléments de l’énochien, le plus original aussi, concerne 48 « Appels » ou « Clés Angéliques », qui sont 48 invocations écrites dans une langue inconnue, qu’on nommera plus tard la langue énochienne. Ceux-ci ont été dictés lettre par lettre, à l’envers (c’est-à-dire en commençant par la dernière lettre du dernier mot), tout d’abord dans leur langue originelle, puis plus tard en anglais. L’utilisation de ces Appels demeure toutefois un mystère. Déterminer si ce langage en est véritablement un, ou s’il s’agit d’une invention humaine (comme dans le cas de la Lingua Ignota de Sainte Hildegarde de Bingen) n’est pas évident, et il existe trop peu d’éléments pour mener une étude linguistique sérieuse.
    Toutefois, ce sont ces clés, exprimées en vieil anglais et en énochien, qui ont servi de base à la création d'un dictionnaire d'énochien.

    La magie énochienne dans l’histoire

    Bien qu’ayant passé les 20 dernières années de sa vie à consigner scrupuleusement ses communications avec les Anges, il semble que Dee n’ait par la suite fait aucune utilisation du matériel révélé pendant tout ce temps. Il existe des évidences qu’il avait probablement l’intention d’en faire usage : le Sigilum Dei Aemeth en cire, la pierre de voyance sont encore visibles au British Museum, et Dee a consigné dans un manuscrit spécial les Appels en langue Enochienne ainsi que les invocations aux diverses entités énochiennes. Cependant, il n’y a nulle part mention de leur utilisation. Si Dee en a fait usage, soit il n’a rien consigné par écrit, soit ces journaux ont disparu.

    En 1662, Elias Ashmole (le Père de la Maçonnerie anglaise) entre en possession d’une partie des journaux de Dee, cachés pendant plusieurs années dans un coffre en bois, par l’intermédiaire. Il fera des copies de certains des manuscrits, mais il existe peu d’éléments attestant qu’il en ait fait usage, et il ne semble pas en avoir fait cas dans la création des rites maçonniques. Toutefois, à partir de 1670 apparaissent des manuscrits attestant la pratique de la magie énochienne par trois magiciens et un voyant, et certains ont cru reconnaître Ashmole derrière l’un de ces personnages.

    Ce n’est qu’en 1888 que la magie énochienne réapparaîtra, à travers l’œuvre colossale de trois membres de la Societas Rosicruciana in Anglia (SRIA) : Woodman, Westcott et Mathers, fondateurs d’une des fraternités les plus importantes de l’époque et dont l’influence se fait encore sentir aujourd’hui : l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée (the hermetic Order of the Golden Dawn). En s’intégrant au système magique propre à cet Ordre, l’énochien s’est à la fois systématisé en une forme cohérente et « dénaturée » en se mêlant à des courants ésotériques divers (notamment la kabbale). C’est toutefois le plus souvent sous la forme recréée par la Golden Dawn que l’Enochien est aujourd’hui répandu. Une partie seulement des éléments originaux de l’Enochien ont été retenu par la Golden Dawn, en particulier la grande Table de la Terre (que la Golden Dawn divise en 4 Tablettes Elémentaire et une Tablette « d’union ») et les Appels énochiens. L’originalité de la Golden Dawn a été de mettre en relation les différentes parties de la Table de la Terre avec les 4 Eléments (feu, air, eau, terre), les signes du zodiaque ou encore les Sephiroth de l’Arbre de Vie cabalistique, de proposer un système de prononciation (discutable) du langage énochien, et de mettre en relation les Appels Enochiens avec les hiérarchies de la Grande Table (relation totalement absente dans le système originel transmis par Dee). La Golden Dawn a vécu jusque dans les années 1900, avant d’éclater en de multiples groupes fondés par d’anciens membres de la GD.

    Aleister Crowley, fondateur de l’Astrum Argentum, pratique la Magie Enochienne selon le système de la Golden Dawn. Sa contribution particulière a été l’exploration des 30 « Aethyrs », c’est-à-dire les subdivisions du monde physique et invisible selon l’Enochien. Le récit de cette exploration est consignée dans « La Vision et la Voix ».
    L’Aurum Solis, un Ordre contemporain de la Golden Dawn a également intégré l’énochien dans son cursus, selon une pratique similaire bien que moins complexe, de même que l’Ordre de la Pierre Cubique (1965-1991) qui enseignait un système se voulant strictement dans la lignée de John Dee, et considérant la méthode de la Golden Dawn erronée.

    On ne peut oublier de citer l’œuvre de l’Église de Satan et du Temple de Set (organisation dissidente de la précédente Église), dans laquelle les traductions des Appels Enochiens sont « adaptées », notamment en remplaçant le mot « Dieu » par « Satan », pour les rendre conformes à leur philosophie. En d’autres termes, et pour citer Aquino (fondateur du Temple de Set) : « Un puriste énochien pourrait remettre en cause la traduction fournie par le mot de Set parce que ce n'est pas la version anglaise enregistrée par John Dee en ses journaux intimes. Ma réponse est simplement que j'ai approché les clefs, pas en tant qu'historien cherchant à réimprimer ce que Dee a fait, mais en tant que magicien cherchant à actionner les mêmes « machines magiques » que Dee a fait, et à les actionner avec un plus grand soin et précision que lui. Par conséquent ce n'est pas un cas de ma « corruption de Dee », mais plutôt de mon « incorruption » de quelque chose qui a précédé la propre existence de Dee, et qui n’était, après tout, pas de sa compétence (ou celle de Kelly) ». Sans commentaire.

    Enfin, l’énochien a également ressurgi sous une forme inattendue, à savoir à travers la plume de l’auteur de fiction américain H. P. Lovecraft. Celui-ci, inventeur du Necronomicon, livre célèbre pour tous les lecteurs de cet auteurs, a eu le malheur de mentionner, dans ces histoires, John Dee comme le traducteur de ce « Livre maudit » du latin en anglais. Et certains, crédules ou dénués de sens de l’humour, ayant pris Lovecraft au pied de la lettre, ont cru voir dans les manuscrits cryptés de Dee (notamment le Liber Loagaeth) une version codée du Necronomicon ! Allégation renforcée entre autre par Langford, Turner et Wilson qui ont prétendu avoir décodé le Liber Loagaeth et trouvé ledit Necronomicon. Qu’il suffise de renvoyer aux propres mots de Lovecraft, répondant à Robert Bloch au sujet de la prétendue existence de ce livre (Lovecraft avouant que tout ceci n’est que supercherie dont les proportions le surprennent lui-même), pour mettre un terme à cette plaisanterie.

    Actuellement, de nombreuses personnes continuent d’explorer l’Enochien à travers le monde. Des versions imprimés ou électroniques des manuscrits de Dee sont désormais disponibles, et la fascination exercée par ce système n’est certainement pas prête de faiblir, sans qu’il soit jamais possible de déterminer si oui ou non, John Dee a réellement vécu ce qu’il relate, et s’il n’a pas été dupé par un Edward Kelley à la réputation sulfureuse.


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