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« Lors de ma dernière année détude [à luniversité de Yale], jai rejoint la société secrète Skull & Bones, une société tellement secrète que je ne peux en dire plus. »
(George W. Bush, A Charge to Keep, édition Harper Perennial, 2001)
La jeune journaliste américaine Alexandra Robbins (elle a travaillé pour le New Yorker, le Washington Post, le Cosmopolitan et le Chicago Tribune), ancienne étudiante à luniversité de Yale (sanctuaire des Skull & Bones), à New Haven dans lEtat du Connecticut, a mené une enquête détaillée et fort attendue sur lune des sociétés de pouvoir les plus controversées et mystérieuses des Etats-Unis. Les Skull & Bones (« Crâne et Os » en français) constituent en effet avec les « Illuminati » de Bavière », la Commission trilatérale, le groupe Bildeberg et autres puissances « occultes » un des plus féconds mythes modernes du complot mondial.
La légende des Skull & Bones, modèle du « bazar » ésotérico-complotiste (1)
« Après cent soixante-dix ans dexistence, les Skull & Bones ont étendu leurs tentacules dans tous les recoins de la société américaine. Ce petit groupe a développé des réseaux qui ont placé trois de leurs membres au poste politique le plus puissant du monde (2). Et linfluence de la société secrète augmente, lélection présidentielle de 2004 a, pour la première fois, mis en jeu deux candidatures représentées chacune par un skullbonien (3). (
) Dans sa soif de créer un nouvel ordre mondial, restreignant les libertés individuelles et plaçant en fin de compte solidement le pouvoir au sein de familles riches et influentes, elle a déjà réussi à infiltrer les principaux centres de recherche, les principales institutions politiques, financières, médiatiques et gouvernementales du pays. Ce sont ses membres qui, de fait, gouvernent les Etats-Unis depuis des années. »
Inquiétante ou grotesque, lintroduction du livre dAlexandra Robbins est une somme hétéroclite et extraordinaire des faits attribués aux « invisibles » skullboniens : en plus de vouloir régenter la première puissance et le monde entier, la rumeur leur prête lidée et le succès de la réalisation de la bombe atomique, lorganisation de lassassinat, en 1963, du président américain J. F. Kennedy et de linvasion de la baie des Cochons en 1961 (pour renverser le dirigeant cubain, Fidel Castro). Leur « Tombe » (nom donné au bâtiment où se réunissent les membres du club à Yale) abriterait les crânes volés du chef indien Geronimo, du révolutionnaire mexicain Pancho Villa et même le squelette de la favorite de Louis XV, Madame de Pompadour !
Des « chevaliers » formés pour la conquête du pouvoir
Alexandra Robbins qui a déjà publié une enquête remarquée sur les études de G. W. Bush à Yale (à lépoque élève peu brillant et déjà buveur impénitent selon les témoignages de ses anciens camarades de faculté), signe à nouveau un pamphlet qui a fait couler beaucoup dencre à sa sortie aux Etats-Unis, en 2002, sous le titre initial de Secret of the Tomb (paru aux éditions Little, Brown & Company).
Charismatique, attiré par la discipline et lélitisme, létudiant William Russel, dont la puissante famille a prospéré grâce au commerce de lopium dans la première moitié du XIXe siècle, créa en 1832 dans luniversité puritaine de Yale la fameuse « fraternité de la mort » ou lordre du « Crâne et [des] os ». Dun retour de voyage en Allemagne (selon la légende, il aurait été en contact avec la fameuse secte franc-maçonne des Illuminati), il donne à la nouvelle organisation des références germaniques comme la tête de mort et les ossements. Le célèbre chiffre 322 des Skull & Bones figurant sous lemblème digne dun drapeau des pirates des Caraïbes renvoie, semble-t-il, à la date du décès du grec Démosthène en 322 avant J.C., homme politique connu pour son éloquence.
Personne ne peut décider de devenir membre de lorganisation. Il faut être « élu » par les seniors de la promotion en cours qui recherchent à la fois de grandes qualités athlétiques et intellectuelles (que ne possédait pas G. W. Bush selon divers témoignages rapportés par la journaliste). La personnalité et des origines sociales favorisées (il faut être de préférence W.A.S.P., « White Anglo Saxon Protestant ») sont également privilégiées. Les « sociétés ne rejetaient pas nécessairement un candidat parce quil était pauvre, mais elles pouvaient être plus inclinées à élire quelquun dont la richesse contribuerait à [leur] entretien. »
Pendant le rituel dinitiation très théâtral (qui a perdu de nos jours une grande partie de ses connotations paganistes et sexuelles), on apprend chaque année aux quinze nouveaux membres (chevaliers) que la déesse Eulogie (divinité grecque de léloquence) serait redescendue sur Terre en 1832 pour établir sa résidence parmi les membres des Skull & Bones. Passé les épreuves de bizutage (moins déroutantes quau début du siècle dernier), ils se rencontrent régulièrement en secret, tous les jeudis et dimanches, autour des questions relatives au fonctionnement du club, à la vie du campus ou pour débattre de leurs études. Un camp de vacances réunit une fois par an les anciens et les nouveaux « bonesmen » sur lîle de Deer Island (lÎle du Cerf), dans le fleuve de Saint-Laurent. Il y aurait aujourdhui, selon Alexandra Robbins, huit cent « chevaliers » vivants, aux Etats-Unis et dans le monde.
Entrer dans le « Réseau », cest posséder le pouvoir
Lorganisation nest pas la société de conspiration que folles rumeurs, partisans des complots ou les skullboniens eux-mêmes laissent régulièrement entendre. Il sagit dabord dun club détudiants atypique qui accueille parfois dans ses réunions ou shonore de compter parmi ses membres danciens diplômés ou non (comme lactuel vice-président Dick Cheney), des responsables de la faculté ou des professeurs. Il existe dautres clubs à New Haven comme ailleurs aux Etats-Unis, à Harvard (Massachusetts) ou à luniversité de Columbia (New-York) par exemple (4). Cest en effet une tradition des campus américains qui sert dintégrateur social (tremplin obligé pour les plus ambitieux) et qui est largement acceptée, voire fortement recherchée par les étudiants. Pour Lyman Bagg en 1871, dans Quatre ans à Yale, « une élection à ces sociétés est plus valorisée que nimporte quel prix ou honneur universitaire. » (Extrait cité par Alexandra Robins)
Les raisons de lengouement estudiantin pour les Skull & Bones, même sil est moins important depuis la fin des années 1960, résident sans doute dans leur capacité à créer entre ses membres des relations solides à long terme. Le réseau dinfluence est particulièrement efficace. Un skullbonien qui a côtoyé G. W. Bush en 1968 a révélé à la journaliste que lentrée dans la très sélective société « était une occasion pour construire des amitiés, à un degré difficile ou impossible à atteindre dans le cours ordinaire de la vie universitaire, et cela avec quatorze personnes que [son] chemin naurait autrement pas croisées durant [ses] années détudes. »
La journaliste fournit dinnombrables exemples où les bonesmen ont pu sentraider (chapitre VI) favorisant ainsi des plans de carrière, lobtention davantages financiers ou certaines décisions politiques. La famille Bush sest fortement appuyée sur les réseaux des Skull & Bones depuis Prescott Bush (S&B, 1917), ancien sénateur, riche homme daffaires et grand père de lactuel président. Lorsque ce dernier sest lancé dans les affaires dans les années 1970 et 1980, que ce soit dans le secteur pétrolier (avec la création de son entreprise Arbusto Energy Inc.) ou dans le rachat des Texas Rangers (fameuse équipe de base-ball), il put compter sur laide financière danciens bonesmen comme E. S. Lampert (S&B, 1984) et W. H. Draper III (S&B, 1950).
Dautres familles ont su également profiter des anciens liens « fraternels » comme celle de lancien président W. H. Taft (S&B, 1878) qui a compté au moins neuf anciens skullboniens. Ancien ministre de la Justice, il a intégré, durant sa présidence entre 1909 et 1913, plusieurs bonesmen dans son cabinet dont Henry L. Stimson (S&B, 1888), secrétaire à la Guerre qui jouera un rôle déterminant dans la politique américaine pendant la première partie du XXe siècle. Il constituera dans le même ministère, pendant la Seconde Guerre mondiale, une équipe resserrée, composée surtout de skullboniens (avec laccord du président Franklin Roosevelt). Comme lécrivait Godfrey Hodgson, en 1990, « le Département dEtat était dirigé par une poignée de riches républicains, et [
] sa base était presque aussi étroite, en termes de politique sociale et déducation, que celle dun cabinet britannique tory traditionnel ».
Le danger représenté par la petite « élite » de Yale passée par le moule conformiste de lexpérience des Skull & Bones tient, en fait, dans la remise en question de la démocratie américaine et de ses médias (5). Les élites se reproduisent en vase clos et elles finissent par partager, en grande partie, les mêmes valeurs puritaines et conservatrices des rapports sociaux. Certes, les Skull & Bones ont enfin ouvert leurs portes aux femmes en 1991 et accepté en leur sein les minorités ethniques. Leur existence cependant pervertit le jeu démocratique normal par leur confiscation des principaux lieux de pouvoir. Ceux qui dirigent lhyperpuissance américaine ne représentent pas les intérêts de la population mais un groupe fermé, socialement favorisé, qui avantage dabord ses propres membres et renforce ses positions.
Contrairement à la légende, il ny a pas une direction secrète basée à New Haven, dans la « Tombe » du campus de Yale, qui prendrait des décisions importantes à linsu de tous. Aucune preuve solide ne montre un plan déterminé pour dominer le pays ou le monde. Les promesses dun nouvel ordre social échangées dans les recoins sombres dune « crypte » (dont le décor intérieur ressemble beaucoup au manoir de la famille Adams) sont le fait détudiants (des adolescents diront dautres) qui perpétuent un rituel et des jeux identitaires les distinguant du reste de la société (composée des « barbares », c'est-à-dire de tous ceux qui nont pas été initiés à lordre). Même si ces promesses étaient gravées dans le marbre, faudrait-il les prendre au sérieux ? Les « patriarches » (anciens bonesmen) qui gardent encore des liens avec le « Tombeau » manifestent surtout leur désir de préserver les traditions et « lesprit » de Yale qui ont fortement marqué leur jeunesse. Derrière une mise en scène théâtralisée et plutôt drôle (ou à défaut étrange) vue de lextérieur, la grand-messe annuelle ne ressemble-elle pas simplement à celles des banales associations danciens étudiants (devenus importants, on le confesse volontiers) ?
Si les skullboniens nourdissent pas les conspirations quune certaine littérature ésotérico-complotiste développe complaisamment (6), délires auxquels Alexandra Robbins laisse parfois trop la place dans son ouvrage (7) dans un art consommé et surprenant de la contradiction, ils posent néanmoins une interrogation fondamentale sur le fonctionnement actuel de nos sociétés dites démocratiques (8).
Mourad Haddak
(1) Voir les travaux du politologue Pierre-André Taguieff sur les mythes modernes du complot dans son dernier livre